Faut-il souffrir pour être riche ?

Dans un précédent article, je détaillais mon point de vue sur la liquidité en portefeuille, en expliquant que même si je préfère être toujours complètement investi, il y a des moments où quand on dispose de trésorerie, il est préférable de savoir se retenir d’investir. Dans la lignée de ce précédent article, je vous propose le fruit de ma réflexion sur le temps à passer sur l’analyses de valeurs pour espérer un rendement digne de ce nom.

Pour commencer, je rappelle à toutes fins utiles qu’une performance ne se mesure pas à l’échelle d’un mois ni même d’une année, mais plutôt sur une dizaine d’années. Ainsi, mes performances, affichées sur le blog depuis sa création et qui ne représentent que cinq ans, ne sont pas nécessairement représentatives et encore moins extrapolables.

Dans son livre F-Wall Street, Joe Ponzio raconte l’anecdote d’une veuve totalement néophyte en matière boursière qui investit petit à petit ce qu’elle possède comme économies en actions de grosses entreprises. Sans aucune connaissance particulière, et en y passant très peu de temps, cette veuve a gagné beaucoup d’argent. Sa méthode est simplement basée sur le bon sens : acheter des entreprises extraordinaires quand leurs cours sont en berne. La performance de cette dame a généré sur le long terme une performance à fair pâlir les professionnels de Wall Street.
Il y a plusieurs morales intéressantes à cette histoire, mais celle que je retiens pour cet article est qu’il n’est nullement nécessaire de maîtriser parfaitement la comptabilité ni même passer des journées entières à étudier des bilans pour gagner en bourse. Le bon sens et la patience sont les meilleures armes dont il faut disposer.
Aussi, même si au travers des reportings mensuels et les newsletters de ce blog que je partage avec vous, indiqué-je chaque mouvement que j’effectue avec une note plus ou moins étoffée des raisons qui m’ont poussé à l’achat (ou à la vente), c’est toujours suite à une réflexion qui n’est pas nécessairement accompagnée d’une analyse approfondie de l’entreprise ou de son secteur.

Ai-je tort ? Ai-je eu tout simplement de la chance jusqu’à présent ? C’est probable. Mais ferais-je nécessairement beaucoup mieux en moyenne si je passais plusieurs jours entiers à l’analyse de chaque titre que si j’y passais juste une poignée d’heures, comme je le fais généralement ?
Prenons par exemple Awilco Drilling. J’ai passé plusieurs jours à lire les rapports annuels, me renseigner sur le secteur et rédiger mon papier. Le résultat est catastrophique, c’est un de mes pires investissements en bourse car je n’ai absolument pas anticipé la (peu probable mais possible) chute des cours du pétrole à laquelle nous avons assisté. En revanche, la performance de Tasaki, dont le choix de devenir actionnaire ne s’est appuyé que sur quelques ratios comptables, a généré une performance de près de 300% en moins d’un an. Et je peux citer d’autres exemples comme ceux-ci. Même si évidemment je ne peux tirer aucune statistique de ces expériences choisies, la question est intéressante et mérite qu’on s’y attarde, notamment en regardant ce que deux grands maîtres en pensent. Si l’on en croit Warren Buffet, par exemple, il vaut mieux concentrer son portefeuille sur des entreprises que l’on connaît bien. Difficile de ne pas être d’accord avec ce gourou de la bourse, considéré par certains comme le meilleur investisseur de tous les temps… D’un autre côté, Benjamin Graham, accessoirement professeur de Buffet, a appliqué avec succès la stratégie contraire, qui consiste à diversifier au maximum son portefeuille avec des valeurs choisies d’après leur bilan…

La méthode bilantielle de Graham telle que je l’ai comprise s’approche d’une méthode quasi mécanique où aucun biais psychologique ne vient perturber le processus décisionnel. En achetant des titres d’une entreprise très sous-évaluée par rapport aux actifs présentés au bilan, on évite de se poser des questions sur la nature du business et l’environnement économique qui l’entoure. C’est à double tranchant. On peut aller plus loin dans la réflexion autour des stratégies automatiques. Le Petit Livre Qui Bat Le Marché de Joël Greenblatt et What Works On Wall Street de James O’Shaughnessy tendent à convaincre statistiquement que des méthodes purement automatiques parviennent à générer des performances durablement et largement supérieures à celles du marché. On peut toujours être sceptique sur l’application a fortiori des statistiques utilisées dans ces ouvrages, mais les résultats publiés (un retour annuel supérieur à 20% pour la stratégie value/momentum de O’Shaughnessy) font penser qu’il n’y a pas nécessairement besoin de « souffrir » pour obtenir une retour sur investissement décent.

Pour ma part, je me sens incapable de confier la gestion de mon portefeuille à un algorithme, car d’une part j’aime dénicher moi-même ces petites valeurs à fort potentiel, et d’autre part j’aime comprendre ce que fait l’entreprise et comment elle gagne de l’argent. Et le plus important, c’est qu’à force d’analyser les entreprises, je progresse dans la compréhension générale de la comptabilité, de la finance et dans tous les secteurs que j’analyse. Malheureusement, mes compétences en la matière sont encore trop maigres et je me heurte souvent à une tâche que je considère comme trop difficile ou trop chronophage. Par paresse, mais aussi parfois par réalisme, je me contente donc de sous-traiter le gros du travail. C’est notamment le cas de Sears, où j’ai préféré lire l’excellent condensé d’analyse de Serge de l’IF, puis piocher dans certains rapports, blogs ou forums pour me faire ma propre idée, simplifiée. Pour le reste, j’ai une préférence pour les petites entreprises faciles à analyser, en particulier celles pour lesquelles les décotes sur actifs sont criantes (en particulier les net-nets).

Mais alors, cela veut-il dire que je n’ai aucune valeur ajoutée par rapport à n’importe quel analyste ?

Je dirais oui et non. Car en fait, l’ingrédient essentiel, le socle même de mon investissement, la pierre angulaire résumant par là-même mon tempérament et ma manière de vivre, c’est l’art d’être contrariant. Le fait d’aller contre la foule, avec des arguments quantitatifs solides, permet de se distinguer de la très grande majorité des investisseurs, et de faire, en moyenne, bien mieux que le marché.

Ainsi, n’importe qui peut calculer des ratios comptables et construire un portefeuille diversifié de titres décotés. Mais dans la réalité, très peu d’investisseurs concrétisent l’achat des titres durablement en perte, dans un secteur en crise, ou victime d’un consensus défavorable. Si on peut trouver aujourd’hui des pétrolières qui cotent sous leur trésorerie nette de toutes dettes, c’est bien parce que le secteur pétrolier est complètement en berne et que la majorité des investisseurs supposent que les entreprises de ce secteur ne tiendront pas longtemps. Mon pari, contrarien, est justement de croire le contraire si je me munis de simples précautions. Rappelez-vous la veuve de Ponzio. Elle pourrait acheter aujourd’hui des leaders mondiaux comme Wall-Mart ou IBM (pour ne parler que des plus connues), au même prix qu’il y a cinq ans, car le marché anticipe à la fois une montée des taux et des résultats en berne à court terme. Est-il vraiment utile dans ce cas de se plonger dans des lectures de rapports annuels pendant dix jours (car ils sont gros ces rapports annuels) et calculer au centime près une estimation de la valeur intrinsèque de l’entreprise ?

Finalement tout dépend de ses propres objectifs relativement à ses capacités. L’idée du mérite est séduisante, mais malheureusement ressemble plus au biais comportemental de la connaissance qu’à une vérité. Même si la compétence intrinsèque de l’analyste et sa connaissance du secteur permettent de réduire drastiquement le temps d’une analyse, je dirais que la courbe de la performance en fonction du temps passé n’est pas linéaire, mais à tendance logarithmique. C’est-à-dire que grosso modo pour des dossiers de taille modeste, passer dix-huit heures sur un dossier au lieu de trois fournira in fine une performance qui ne sera pas six fois meilleure. En revanche, il est fort probable qu’un investisseur chevronné qui passe énormément de temps sur ces dossiers voie ses efforts récompensés sur le très long terme, où l’infime différence de performance sur l’année s’amplifie par composition au fil des ans. C’est à ce moment qu’on constate qu’une stratégie est payante.

Aussi, la stratégie de Buffet, certainement très complexe à mettre en oeuvre, me demanderait outre les compétences d’analyste que je n’ai pas, un temps dont je ne dispose pas (pour le moment). Ma stratégie d’investissement doit être compatible avec mes contraintes : investir dans des business faciles à comprendre et pour lesquelles la décote par rapport à leur cours de bourse saute aux yeux (les fameux no brainer). Je considère alors que si l’analyse d’un titre commence à me prendre trop de temps, c’est certainement que ce n’est pas pour moi, et que je dois passer mon chemin.

En conclusion, chacun, en fonction de ses contraintes de temps, compétences, ou appétence, pourra passer plus ou moins de temps à creuser des dossiers plus ou moins complexes. Ce temps passé, que l’on trouve rarement en raison d’autres nombreuses occupations, est un investissement sur soi-même qui permet de gagner en faculté d’analyse, et donc, en performances futures. En conséquence, il me semble vain de vouloir chercher à tout prix à faire comme certains analystes qui pondent des pages et des pages de « synthèse » (auxquelles finalement, il est possible de ne plus rien comprendre) si l’on n’en a ni l’envie, ni le temps car il n’est pas dit qu’au moins à court terme la performance résultante soit meilleure que celle avec des titres achetés sur des hypthèses simples mais dans un esprit contrarien et à prix doux. J’aime ce qui est simple et facilement compréhensible. C’est pourquoi sur ce blog vous trouverez peu d’analyses compliquées et beaucoup de réflexions synthétisées, parfois même restreintes à quelques ratios jetés sur une page web. Mais ce n’est pas pour autant que la performance ne sera pas au rendez-vous.

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Une réponse à Faut-il souffrir pour être riche ?

  1. Laroche dit :

    J’aime beaucoup ton article pleins de bon sens et d’honnêteté.
    Je me retrouve dans ce que tu dit. Dans le fond, les stratégies qui fond mieux que le marché sont connues (faibles PER / PB / PS, diversification etc.) et facilement applicable sans avoir besoin d’y passer un temps fou.
    La vrai difficulté est de savoir être contrariant comme tu le dit si bien.

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