septembre 15, 2021

Interview de Franck, un investisseur très … particulier

Dans la série d’interviews d’investisseurs particuliers qui ont réussi à vivre de la bourse, j’ai le plaisir de vous livrer le fruit d’un travail de plusieurs semaines d’échanges et de discussions avec un investisseur de talent, qui suit une approche très originale depuis une bonne dizaine d’années. Sa performance moyenne annuelle est supérieure à 20% depuis 2011. Vous le connaissez certainement sans le savoir, car il est un des piliers de la célèbre équipe des Daubasses. Trêve de suspens, je remercie chaleureusement Franck d’avoir accepté de nous dévoiler les secrets de sa performance. 

Bonjour Franck, tu peux te présenter en quelques mots ? 

Bonjour Boris. Ravi d’échanger avec toi. On se connait depuis combien de temp maintenant… 10 ans ? Content d’être aujourd’hui présent sur ton blog ressuscité. Un plus dans la blogosphère boursière francophone. Surtout sur la niche de l’investissement dans la valeur.

Si tu veux un CV résumé le voici. J’ai 40 ans et je vis en Allemagne pour des raisons évidentes de climat… Non je rigole bien sûr ! C’est une raison familiale, ma compagne étant allemande et mon fils franco-allemand, on vit à la frontière avec la France. Un excellent compromis pour nous trois. 
Au niveau de mes études, j’ai suivi une formation en économie et finance d’entreprise. Suite à l’obtention de mon master, j’ai travaillé sept ans en tant que salarié dans différents secteurs : tourisme / transport aérien, parapétrolier, et enfin pour le leader européen de la crèche privée d’entreprise. J’ai exercé les fonctions de trésorier, contrôleur de gestion et contrôleur financier.

Aujourd’hui la bourse est mon quotidien. A la fois mon travail et ma passion. C’est un temps plein avec les Daubasses et mon patrimoine à faire fructifier. Pour résumer, je dirais que je vis pour la bourse ! Ce n’est pas « la bourse ou la vie » mais « la bourse c’est la vie ».  

Si tu devais qualifier en un mot ton style de gestion, lequel choisirais-tu ?  

Je dirais : investisseur quantitatif dans la valeur, avec une approche contrariante. Une attitude que je cultive en investissement comme dans la vie en général d’ailleurs. Être contrariant est souvent un avantage, mais pas tout le temps. Je déteste le consensus et suis mal à l’aise quand je détiens des actions d’une entreprise dans une industrie à la mode. Je fuis en général les effets de mode.

De manière plus générale, je considère que c’est un mauvais présage de se retrouver dans le bain doux et tiède du consensus : quand tout le monde est content, que tout est rose, c’est qu’il est presque trop tard en investissement… ou qu’un retournement de tendance est proche. Bien sûr, une tendance haussière peut toujours continuer, mais cela je suis dans l’incapacité de l’estimer et je préfère laisser ces potentielles belles histoires aux autres. Spéculer sur le fait que la fête (euphorie haussière, une mode, etc.) pourrait continuer ne me plaît pas. Chacun son truc. Je ne dis pas que c’est une bonne vision des choses mais c’est la mienne.

Par exemple, j’étais content de réaliser un gain de 30% sur Microsoft en quelques mois. Même si son cours a été multiplié par cinq sur les quelques années qui ont suivi ! Mon analyse (simplifiée) à l’époque : une belle boîte avec une grosse récurrence dans son business et dont le seul dividende procurait au moment de mon achat un rendement de plus de 4% quand les taux US et européens étaient à 0%. Ça me paraissait délirant. Et cela l’était.
La bourse est le temple des regrets : on ne peut pas être sur tous les coups gagnants… J’en ai aujourd’hui conscience et suis à l’aise avec cela. Le tout est quand même de ne pas louper trop souvent ces gagnants. 

C’est plus facile d’être contrariant quand on est petit. Les pros ne peuvent pas faire ça. C’est un avantage ?  

En effet, c’est un atout. Les investisseurs particuliers comme professionnels scrutent tous les jours de bourse les actions dans leur portefeuille. C’est difficile dans ces conditions de tenir des mois voire des années avec des lignes qui ne font rien. Pire garder une ligne en perte et qui ne bouge plus, comment le justifier aux autres ? Pas de contraintes de ce type pour l’investisseur particulier qui n’a de compte à rendre qu’à lui-même. Se mettre une pression artificielle sur une performance à court terme est le meilleur moyen d’enchaîner les performances médiocres à long terme. A nous de profiter de nos avantages de petits investisseurs : nous n’avons pas la contrainte de la fin du mois ni de la fin de l’année. 

L’autre gros atout de l’investisseur particulier est qu’il gère un petit patrimoine (disons moins de 100 millions d’euros). C’est un petit poisson plongé dans un univers d’investissement très large, contrairement aux gros paquebots que sont les fonds d’investissement, les banques et compagnies qui, du fait de leur taille ou de contraintes réglementaires, ne peuvent pas orienter leurs investissements vers les plus petites sociétés cotées. Les petits (nous), le peuvent. Ce serait dommage de se priver de ce segment de marché le moins suivi et qui offre le plus d’actifs décotés.


Très bien. Commençons par le début. Comment es-tu venu à la bourse ? 

Je suis issu d’un milieu populaire. Le politiquement correct pour “pauvre”. Depuis tout petit je suis fasciné par l’argent, le fric (c’est moins vrai aujourd’hui où je suis plus à la recherche de qualité de vie que d’enrichissement), ainsi que par toutes les histoires autour des milliardaires et plus généralement autour des gens qui savent faire de l’argent. Mon idole à cette époque était Picsou, l’oncle richissime de Donald qui aime se baigner dans son coffre géant débordant de pièces d’or !

Assez tôt j’ai commencé à épargner, via un livret jeune, tout ce que je pouvais collecter. J’avais la fausse impression de m’enrichir. Quand j’étais encore un minot, je m’intéressais à l’économie, aux chiffres et au business en général, en me posant les questions que se posent rarement les enfants quand ils partent en vacances ou quand ils voient un reportage à la télé dans des régions plus ou moins éloignées : quels sont les business dominants sur place ? De quoi vivent les gens ? Quel est l’avantage concurrentiel de l’industrie locale ? Pourquoi ce business ici ?

Le déclic pour la bourse est venu un peu plus tard. Quand j’étais ado, j’écoutais régulièrement les interventions de Jean-Pierre Gaillard à la radio (alors célèbre intervenant bourse pour France Info). Je réalise alors à ce moment que les variations quotidiennes sur certaines actions équivalaient – ou dépassaient ! – le rendement annuel de mes livrets d’épargne. Dit autrement, il est possible de gagner plus en une seule journée de bourse qu’avec une année complète de mon livret jeune ! Cela a fait « tilt » dans ma tête. Mais malheureusement, ne connaissant personne dans mon entourage qui pouvait m’initier à la bourse comme à l’investissement en général, j’ai conservé mon livret. Mais l’idée de la bourse est restée au chaud dans un coin de ma tête. Dommage pour la belle histoire du gosse qui achète sa première action à 10 ans et qui fait x3 ou un truc du genre “parce qu’il aime bien les produits de cette entreprise” !

Je ne fais le grand saut que quelques années plus tard, à l’occasion de mon master en finance : je profite d’un crédit de 10 k€ auprès de ma banque, destiné à compléter ma bourse d’étudiant, pour en investir une bonne partie en bourse.

Tu te lances donc sans bagage, avec un emprunt à la banque ?   

Avec peu de bagages. Et comme tu le vois, je n’ai respecté aucun des critères soi-disant académiques : se faire une épargne de précaution correspondant à x années de dépenses, acheter en priorité son logement, bla bla bla… Je suis passé directement au grand bain en ouvrant un PEA. En bon débutant, j’y vais à tâtons. Et c’est forcément un peu n’importe quoi. Mais c’est comme ça qu’on progresse : en faisant des erreurs et en évitant de les refaire. Par accumulation d’expériences. Bonnes et mauvaises. 

Je consacrais, et consacre encore aujourd’hui, beaucoup de temps à la lecture. Enormément, même. Tout le temps en fait : livres, blog, rapports de gestion, rapport annuels, … tout ce qui me tombait sous la main. C’est du temps perdu d’un point de vue productivité. Mais il suffit d’une lecture intéressante sur 20, de tomber sur une pépite et c’est ta vie qui peut être basculée. Dans le bon sens du terme. 

Tu as donc fait des grosses erreurs ? Quelles sont celles qui t’ont fait progresser ?  

J’avais par exemple des actions Air France (bon, déjà c’est une erreur en soi, hein !). Et de mémoire, je les ai vendues dans la précipitation suite à l’annonce d’une défaillance mécanique sur un avion. Je ne me souviens même plus si c’était un avion de la compagnie Air France et s’il y avait eu des morts… Bref. J’ai surréagi à un événement mineur ayant en réalité de faibles répercussions opérationnelles et économiques sur l’entreprise aérienne et sur son cours de bourse. A mon plus grand étonnement d’ailleurs, à ce moment. 
Moralité : ne pas perdre son temps dans les détails et ne pas prendre de décisions hâtives basées sur des éléments non rationnels. Ici, c’était du 100% émotionnel. 

Une autre de mes erreurs a été de me reposer presque uniquement sur les analyses et les conseils des magazines boursiers. C’est d’ailleurs une double erreur :
– Tout d’abord, j’ai réalisé que les “experts” de ces magazines ne jouent jamais leur peau car ils ne sont eux-mêmes pas investis. Quand ils se trompent, quelles en sont les conséquences ? Ouvre une revue consacrée à la bourse et constate par toi-même : avec eux, il faut tout le temps tout acheter. Presque tous leurs conseils sont à l’achat. Il y a toujours un bon argument pour le faire ! Le problème, c’est que les lecteurs n’ont pas les poches infiniment profondes et que … parfois il faut savoir ne pas acheter. Mais ça tu ne le lis pas dans ces magazines.
– Et je me suis également aperçu qu’en faisant aveuglément confiance à la presse, je ne développais pas mon esprit critique. Je ne pouvais pas faire ma propre analyse car je m’en remettais à des “PRO – FES – SION – NELS” ! Comme c’était dans une “revue financière”, je pensais que leur travail était sérieux et leurs objectifs de cours rationnels.  

Voici une autre erreur, plus récente : Parangon Offshore. J’ai cru au retournement de cette boite de location de plateformes pétrolières, lors de son spin-off de Noble Energy. Elle était en très grande difficulté et l’entreprise a logiquement fin par faire rapidement faillite. Je me suis cru plus malin que les autres et en bon contrariant j’y voyais une aubaine. Résultat : j’ai perdu quasiment tout le capital investi.
L’enseignement que j’en ai tiré : être contrariant ne signifie pas qu’il faut ignorer l’évidence. Il faut savoir rester objectif dans son analyse, penser au plan B si tout ne se déroule pas comme prévu. Cette perte, parmi d’autres, permet de retravailler sa stratégie et de ne pas oublier que la diversification est le maître mot sur ce genre de dossiers. Bon là, j’ai vraiment joué avec le feu car la situation financière était catastrophique… Contrairement aux Daubasses que j’achète à foison, il n’y avait pas de collatéral tangible en cas de coups durs durables et le ratio de solvabilité était à la ramasse. Ça a été une bonne piqure de rappel. 

Est-ce que ta formation en finance t’a aidé dans ton parcours d’investisseur ? 

Je le pense. Mais une formation initiale financière n’est pas indispensable, car tout peut être appris par soi-même via internet et à travers ses propres lectures. On a la chance aujourd’hui d’avoir une multitude de ressources gratuites, presque infinie. Citons au hasard les centaines d’articles pédagogiques sur le blog des Daubasses. 😉 

Par contre, mes expériences professionnelles au sein de services financiers au plus près des directeurs financiers et parfois des PDG sont un énorme plus qu’on n’apprend pas dans les livres. Elles me permettent aujourd’hui de comprendre ce qu’il se passe de “l’autre côté”. Surtout que j’ai travaillé dans différents secteurs et dans différentes configurations : des sociétés en quasi-faillite (en retournement) ou en grosse croissance, et de différentes tailles : de l’ETI en croissance à la multinationale. Ça a été un gros plus et je ne regrette par car j’ai beaucoup appris sur le monde des affaires, notamment les financements, les relations avec les banques, les levers de capitaux et la relation avec les actionnaires (ce qu’on leur dit et ce qu’on ne leur dit pas), les “améliorations” comptables de fin d’année, les budgétisations, … Lire un bilan et un compte de résultat en tant qu’investisseur c’est une chose. Réaliser ces pièces comptables et les diffuser pour les parties prenantes en est une autre.


Et il y a eu les Daubasses…  Comment est-ce arrivé ?

Au démarrage, je connaissais les fondateurs des daubasses. On s’était rencontrés sur un site d’investisseurs particuliers dont j’étais un des participants. Ce site se nommait « Valeur et conviction ». (Avec le recul, le mot “conviction” est complètement en contradiction avec mon style d’investissement d’aujourd’hui. Marrant). On échangeait régulièrement. C’est sur ce groupe d’amateurs passionnés de la bourse et de l’investissement que Louis, Louis et Pierre ont lancé l’idée de lancer les daubasses. Au début, je n’ai pas collé à l’approche car trop débutant et ne comprenant pas l’avantage évident de cette approche d’investissement rationnelle et implacable créée par Benjamin Graham, l’ancien prof et mentor du jeune Warren Buffett.  

Ils ont eu le courage de se lancer dans cette stratégie inédite en francophonie, et en toute transparence via un blog ouvert à tous, en investissant leurs propres sous en 2008. Un cran incroyable. Il faut se remettre dans le contexte de l’époque ! Fin du capitalisme annoncé, effondrement de la confiance de tous les investisseurs, des jours de ventes massives suivis… d’autres jours de ventes.  

Lancer un blog avec un portefeuille réel pour tester cette approche « en vraie », il fallait oser ! Ils l’ont fait. On pouvait à cette époque ramasser sur le marché américain des net-nets avec des ratios de 0,2 ! Ce que nous n’avons jamais revu depuis. 2008 a été une année compliquée avec une performance du Portefeuille daubasses 1 de -3,7%. Mais 2009 a été explosive à +309%. Cette performance est d’autant plus remarquable que pour les 30 lignes de 500 EUR constituées au départ, les frais étaient exorbitants : de 15 à 50 EUR par transaction (!) avec le courtier de l’époque (Keytrade).

Finalement, j’ai fini par comprendre la puissance de ce style d’investissement : rationnel et logique. Et après quelques péripéties, et un peu plus d’expérience en poche, je rejoins l’aventure en 2010.  

C’est à cette occasion que tu t’es spécialisé dans la décote sur actifs ?  

Pas essentiellement mais en grande partie, oui. Investir dans la valeur (value investing en anglais) me va bien, notamment le concept d’acheter pour 30 € des actifs tangibles valant 100 € sur le papier.
J’aime chercher – et parfois trouver ! – les plus gros écarts possibles entre valeur intrinsèque d’une entreprise et le prix qu’on m’en propose en bourse.
En fait, comme avec les Daubasses, je n’essaie pas systématiquement de valoriser les actifs (ni la capacité bénéficiaire) d’une entreprise. Je cherche les situations où le marché valorise les actifs tangibles de l’entreprise pour rien. C’est le cas des net-nets, puisque tu peux acheter avec ce genre des décotes des parts d’entreprise en dessous de la valeur de l’actif courant (au bilan : stocks, trésorerie, placement de trésorerie et créances clients) net de tout le passif. Donc tout le reste est offert : une quote-part du solde de l’actif courant (minimum 30% pour nos net-nets), la capacité bénéficiaire actuelle ou future, tout l’actif non courant : outil de production, machines, terrains, immeubles, … sans oublier les intangibles non valorisés : les marques, les relations clients et fournisseurs, l’histoire de l’entreprise, le savoir-faire des travailleurs, la réputation, le réseau, … 

Il n’est pas rare que ces valorisations à la casse s’expliquent par des pertes récurrentes ou passagères. Une entreprise en pertes avec de solides finances et des actifs tangibles en collatéraux peut parfois être attractive. C’est le cas quand le pire est déjà dans les cours (pessimisme maximal). Ainsi à la moindre bonne nouvelle – même mineure – les cours peuvent décoller. 

Il ne faut pas non plus aller chercher ce qui est le plus pourri ou dénigrer les beaux actifs intangibles générateurs de gros cashflows. Connaître ses atouts et ses limites c’est déjà un bon moyen de cerner son cercle de compétences, ses appétences. Ça permet de recentrer un peu son univers d’investissement. 

Acquérir des actifs tangibles à des prix négatifs, c’est une grosse part de mes investissements. Cela n’est possible qu’à la bourse. Dans la vraie vie, vous ne trouverez jamais un entrepreneur qui vous vendra son entreprise à ces prix. Sauf s’il y a des gros problèmes cachés. 

La décote sur actifs tangibles ne peut-elle pas être sous-traitée à un screener ?  

C’est possible, mais ce n’est pas si simple. Il faut comprendre qu’un screener ne restitue qu’un agrégat de données. Et il ne faut pas être naïf : quand ce n’est pas cher, il y a forcément une raison. 

L’essentiel de mon travail consiste à essayer de comprendre quelles raisons sont derrière ce massacre boursier et de déterminer si ces éléments qui ont fait baisser la valorisation d’une entreprise cotée ont des raisons rationnelles de s’améliorer dans le temps ou pas. Je regarde donc toujours ce que racontent les rapports annuels, qui sont les actionnaires, l’âge des dirigeants, le flottant, l’historique de création de valeur et de retour aux actionnaires (dividendes et rachats d’actions), la politique d’investissement, les changements dans les business, les éléments comptables exceptionnels, etc. Tout ça, on ne le voit pas à travers un screener.

Peux-tu donner quelques d’éléments qui peuvent s’améliorer ?

On trouve des différences importantes entre prix et valeur des situations stressantes pour la plupart des investisseurs : par exemple un manque de liquidité qui effraie les investisseurs professionnels, voire leur interdit d’acheter voire les obligent à vendre une action ! Ça réduit grandement l’intérêt et le potentiel de valorisation d’une action pour un laps de temps indéterminé. Une faible capitalisation boursière entraine les mêmes effets négatifs même si les fondamentaux sont solides. La seule faible capitalisation boursière d’une entreprise peut être un facteur discriminant. Alors que fondamentalement ça n’a (presque) aucun sens en termes de performance future pour l’investisseur. 

Tu as d’autres “mauvaises raisons” comme : un secteur pas sexy (j’adore quand c’est en apparence pourri et très capitalistique comme le secteur industriel en général), flottant faible (famille aux commandes qui verrouille le capital) ou un business sans croissance depuis des années.  

Les bonnes raisons qui m’attirent moins : litige en cours, dépendance à des contrats publics, secteur réglementé ou trop lié à des considérations politiques (et qui peuvent donc changer sans préavis), …  

Un autre point qui peut expliquer une sous-valorisation chronique c’est une incertitude sur les catalyseurs ou une absence de catalyseurs pour envoyer l’action vers les étoiles. Quand et vont-ils avoir lieu ? C’est un gros problème pour de nombreux investisseurs. Pas pour moi. J’aime cette incertitude qui me permet de ramasser des actifs à un prix impossible à trouver ailleurs qu’en bourse. Je diversifie, je patiente, je vends et je recommence. Même s’il y a des loupés, sur un cycle long, ça paie.

Un business pourri. Un secteur pas à la mode, … En fait, c’est important de comprendre ce qui cloche aux yeux du marché et d’être en phase avec ces problèmes. De bien vivre son « investissement contrariant ». Sinon à la moindre secousse, c’est la vente assurée… au pire moment ! 

A l’opposé des Daubasses, il y a les sociétés de qualité. Ça ne t’intéresse pas ?  

Je n’ai aucun problème à acquérir des “actifs de qualité”. Je ne cherche pas le “pourri pour le pourri”. Mais des actifs de qualité faiblement valorisés, c’est rare. Je pourrais faire et répéter cette idiotie qu’on entend partout : « je cherche à acquérir des actifs de qualité avec une belle croissance et des barrières à l’entrée à un prix modique ». Non, non merci… Ne t’inquiète pas, je n’irai pas vers cette facilité. Profitons du fait que tu me laisses le temps pour développer un peu.  

Avec les daubasses par exemple, via les RAPP (pour Rentabilité A Petit Prix), on met la main sur des entreprises avec de très belles capacités bénéficiaires (plus ou moins cachées ou peu évidentes) avec une excellente structure financière. On en trouvait historiquement très peu. Mais depuis qu’on a débarqué sur le marché actions au Japon, nous avons déniché de superbes opportunités. J’ai donc plein de RAPP japonaises en portefeuille. Je ne suis donc pas fâché avec les entreprises de qualité et de croissance. Mais j’essaie de ne jamais payer pour la croissance. Je veux qu’elle soit offerte à mon prix d’achat. Comme ça, je n’ai aucune mauvaise surprise du style “le marché sanctionne une croissance inférieure à ses attentes”. Il est clair qu’avec ce genre de critères je passe à côté d’histoires sensationnelles à la Google ou la Apple mais je dors comme un bébé. 

Tu parles des entreprises japonaises. N’est-ce pas compliqué d’avoir des informations sur les sociétés ? N’a-t-on pas un avantage à investir en France en tant que Français ? 

Oui c’est un peu plus compliqué. Je rappelle que mon approche est quantitative. Pour pallier toute incompréhension de ma part, je diversifie et m’efforce de toujours rester humble. Il est impossible de tout comprendre et d’être sûr de ses prises de position. 

Sinon, de manière générale : attention au biais géographique. L’investisseur français va avoir tendance à acheter plus d’actions françaises. Idem pour l’investisseur britannique qui va acheter plus d’actions made in UK. Ce n’est pas forcément rationnel. C’est confortable d’investir dans des entreprises qui publient dans sa langue maternelle mais est-ce le plus pertinent ? Le plus rentable ? Pas forcément. 

Beaucoup d’investisseurs pensent “comprendre” une entreprise parce qu’ils ont bien lu le descriptif de l’activité en français dans les derniers rapports annuels. Cette illusion du savoir est potentiellement un risque. Si tu n’es pas du secteur, que tu n’as pas fondé l’entreprise en question ou que tu ne suis pas l’entreprise depuis de nombreuses années en assistant aux assemblées générales et en communiquant régulièrement avec l’équipe dirigeante, il y a de grandes chances que tu ne comprennes in fine qu’une couche superficielle de toutes ficelles de l’entreprise et de ses enjeux. Un joli vernis, certes, mais ça reste du vernis. Il ne faut pas surestimer ses capacités de compréhension, de prévisions sur un métier, une entreprise, un secteur ou sur un business en général. 

Ce qui est bien dès que tu pars vers d’autres contrées, c’est que tu ne comprends pas forcément tout et que tu ne cherches pas les beaux discours et les belles histoires. Cela permet de se concentrer sur les chiffres sans le storytelling autour. Un rapport annuel en japonais (traduit en anglais ou en français) contient les mêmes éléments comptables qu’un rapport annuel en français : bilan, compte de résultats et tableaux de flux de trésorerie. A noter que la qualité de l’information financière est meilleure au Japon puisque que quelle que soit la taille de l’entreprise, tu as au minimum la communication du bilan et du compte de résultats tous les trimestres et dans un délai compris entre 4 semaines et 6 semaines après la date de clôture. Les entreprises françaises cotées et le régulateur européen pourraient s’en inspirer.

Pour les données comptables brutes, tu as le site kaijinet qui reprend tous les agrégats comptables de bases ici (exemple avec Maruzen Showa). C’est très bien documenté, rapidement rempli dès publication des rapports et au format standard international.

Pour réduire les risques, j’évite quand même les secteurs compliqués liés à une tradition, des lois ou des usages exotiques que je ne maîtrise pas pour éviter les grosses déconvenues. 

Enfin, comparons ce qui est comparable. Au Japon, il y a autant d’entreprises cotées (près de 4 000) qu’en Europe (hors UK). Ce marché actions est une source incroyable de pépites délaissées par les investisseurs. Pour une raison que j’ignore, il y a très peu d’analystes et d’investisseurs institutionnels qui s’intéressent aux petites et moyennes entreprises cotées de ce très gros marché actions de la 3ème économie mondiale ! 

En portefeuille, j’ai plusieurs entreprises valorisées moins que leur trésorerie nette, qui ont en plus de ce cash net des grosses participations dans des entreprises cotées, qui détiennent de l’immobilier loué à des tiers, qui versent un dividende en croissance offrant un rendement entre 2% et 4% et qui s’échangent en bourse sur des multiples largement inférieurs à 10x les bénéfices. Souvent ces entreprises sont centenaires avec un actionnariat familial fort, ce qui est rassurant sur l’intégration de l’entreprise dans son secteur et de ses bonnes relations avec l’ensemble des parties prenantes : salariés, fournisseurs, clients, banques, … Quand tu as la possibilité d’acquérir ce genre de décote, mon avis est que tu peux faire quelques concessions sur l’incompréhension d’une partie du business ou des CV de toute l’équipe dirigeante. 

Pour terminer sur le Japon, je suis en contact avec quelques investisseurs particuliers japonais qui me donnent des idées et avec lesquels j’échange aussi parfois sur des points particuliers. Ça me permet d’enlever un peu d’incertitude. Mon portefeuille est composé à 50% d’actions japonaises.      

On a vu que tu es très contrariant. Tu dois avoir un portefeuille très atypique… comme les Daubasses ? 

Mon objectif est d’avoir en permanence un portefeuille qui me permette de dormir tranquille et de performer au long cours. Peu importe le chemin pour y arriver et tant pis si je n’ai pas (que) de belles histoires à raconter, avec des actions qui font x10 ou plus sur vingt ans. Ces belles histoires, c’est bien pour la radio, la télé ou sur une chaîne Youtube pour épater la galerie. Ce n’est pas l’essentiel. Le principal et d’être à l’aise avec ses investissements et d’avoir une performance honorable. 

Pour atteindre cet objectif, je travaille dans un univers d’investissement très large dans lequel j’essaie en permanence, par mes lectures, mes rencontres et diverses expériences, de découvrir de nouvelles opportunités ou des approches inédites créatrices de valeur, très souvent contrariantes (donc loin des ETF ou des “actifs de qualité à prix modique” sur lesquels le monde financier est actuellement centré). On peut réaliser de très belles performances en investissant passivement via des ETFs. Mais je trouve que c’est non seulement intellectuellement très peu satisfaisant, mais en plus moins évident de saisir des opportunités de marché parfois sectorielles et offertes sur un laps de temps limité par le marché. 

Pour ce qui est de la composition de mon portefeuille, je possède bien sûr beaucoup de daubasses. Mais pas que. Mon portefeuille est davantage diversifié, avec plus de lignes que les portefeuilles modèles présentés sur le site. Je fais beaucoup plus de paris à titre personnel. Car contrairement à beaucoup d’investisseurs, je n’ai pas une forte aversion à la perte – tant qu’elle reste limitée à quelques lignes et temporaire – et j’aime la volatilité. J’essaie de profiter au maximum de cette volatilité car elle génère des exagérations à la baisse (occasions d’achats) ou la hausse (occasions de ventes). Il me paraît illusoire, ou plutôt il me paraît “risqué” de vouloir éviter à tout prix toute perte. Car une aversion excessive à la perte entraîne la paralysie à l’achat et conduit à ne jamais passer à l’acte. Je précise toutefois que même si je n’ai rien contre le fait de perdre beaucoup sur quelques paris, au final, je n’aime pas perdre sur l’ensemble de mes paris ! Je multiplie donc les paris qui ont un énorme potentiel avec statistiquement plus de chances de gagner que de perdre. J’essaie de mettre en place une asymétrie statistique régulière où les pertes maximales sont au pire de 100% mais avec des gains, quand les paris réussissent, largement supérieurs à +100% pour plus que compenser les ratages. Pour cela, je n’hésite pas à multiplier les lignes. Le fait d’avoir énormément de lignes (plus d’une centaine) aboutit au final à une volatilité du portefeuille pris dans sa globalité assez faible. Alors que si on zoome ligne par ligne, elle peut paraître affolante. 

Parmi ces “paris”, et suivant les conditions de marché, je peux user de shorts. Ils servent souvent à me couvrir sur certaines positions mais je peux aussi vouloir profiter de l’irrationnalité du marché sur certains titres beaucoup trop chèrement valorisés selon mes calculs pour faire de la performance supplémentaire. Ainsi, même si je trouve moins d’opportunités (comme en 2021 où je trouve les marchés globalement très bien valorisés), ma poche de cash est réduite mais je suis pourtant moins exposé car je détiens plus de lignes en vente à découvert. Cela m’évite de devoir conserver du cash en prévision d’une baisse de marché : faire du timing de marché est jeu dangereux (coût d’opportunité par exemple). C’est une approche que je trouve très rationnelle, même si j’ai conscience qu’il y a un risque. Elle correspond à mon tempérament. Cela me permet d’être toujours investi et apporte une stratégie supplémentaire décorrélée du marché (dans le sens : corrélation négative). 

En ce moment (fin de l’été 2021), je vends plus que je n’achète. Et si j’achète, c’est via des options d’achats (CALLs) par petites touches pour mobiliser moins de capital. Ainsi, en plus de posséder des daubasses à foison, des options (CALLs et PUTs à l’achat et à la vente) et des actions liées aux matières premières, je « shorte » beaucoup. Par exemple, une société qui mine et possède beaucoup de bitcoins : Riot Blockchain

Pour rappel, j’ai plus de 100 lignes en portefeuille. J’ai conscience que c’est peu courant mais c’est mon activité à temps plein. Et comme on dit : “Fais ce que tu aimes et ce ne sera pas vraiment un travail”. 

Plus haut, tu nous as parlé de l’irrationnalité des investisseurs. Mais tu vas encore plus loin en observant chez eux un manque certain d’humilité. 

J’ai une vision très particulière des marchés financiers. Pour moi, c’est comme un concours de “quéquettes” à l’échelle mondiale (donc plutôt masculin, bourré de testostérone, dans le mauvais sens du terme) où tout le monde veut prouver aux autres investisseurs qu’il a la plus grosse, qu’il a raison, qu’il est le meilleur, le plus malin … Une compétition mondiale où souvent les jeux d’egos du type “je renforce cette ligne, je vais vous montrer que j’ai raison”. En bourse, tous les aspects psychologiques sont exacerbés : la cupidité, la peur, la recherche du gain rapide, … La bourse est un univers où tout le monde peut jouer et se comparer aux autres en permanence. C’est génial ! 

Cela engendre des comportements stupides – dans le sens irrationnels, dénués de bons sens, via des prises de risques démesurées – et permet aux investisseurs plus fondamentaux, basant leurs décisions d’investissements essentiellement sur des chiffres et non des impressions, d’obtenir des niveaux d’achats et de ventes pertinents.  

Tout le monde fait sa petite cuisine dans son coin en modifiant les recettes connues de tous, car on pense qu’on fait mieux. On jalouse son voisin. On l’espionne. On le copie secrètement. On adore ce qu’il fait mais on le déteste s’il fait mieux que nous. Les paroles, les blablas, les comparaisons, les convictions et autres beaux discours, votre portefeuille sur le long terme il s’en fout.  

Au final, quelle que soit la route choisie, il n’y aura qu’un seul juge : votre performance.  

Revenons à ta stratégie quantitative et sur tes paris plus précisément. Ces derniers représentent-ils une grosse part de ton portefeuille ? Tu peux donner un exemple de “pari” ?

Par exemple, en ce moment, je suis largement investi dans le gaz et le pétrole. La plupart des investisseurs vivent dans une bulle verte. Dans une utopie écologique où les énergies fossiles sont bannies. J’espère de tout cœur qu’on va décarboner l’économie mondiale, mais il faut rester réaliste. On aura encore besoin longtemps de pétrole et de gaz pour des questions d’infrastructures en place, de réactivité, de stockage, de facilité en général, etc. Les gérants “verts”, labellisés ESG – ils le sont presque tous désormais non ? – évitent ce secteur et les valorisations sont par conséquent faibles car les acheteurs ont fui les carnets d’ordres. 

J’ai ainsi plusieurs lignes liées au secteur pétrolier et gazier. Des actions d’entreprises peu connues, peu suivies (toujours dans l’objectif de profiter de notre avantage de “petits”). Essentiellement au Canada. Pourquoi le Canada ? C’est une zone géographique et économique irréprochable pour le respect des droits des actionnaires. La production de pétrole et de gaz – hormis les sables bitumineux – est l’une des plus respectueuses de l’environnement (peu de rejet de méthane) et les plus transparentes au monde. Les réserves sont énormes et les coûts de productions très bas. Le facteur limitant une progression continue de la production est liée à l’exportation réduite vers l’Asie en raison de capacité de transport et de transformation du gaz en GNL (gaz naturel liquéfié) pour capter les marchés – et donc les prix – internationaux. Ce défi est un pari et un potentiel game changer dans les prochaines années. Le prix du gaz payé par la Corée du Sud et le Japon est jusqu’à 4 fois plus élevé que sur le marché intérieur canadien. 

Plus généralement, mon portefeuille est structuré autour de deux notions essentielles :  

  1. L’Antifragilité (cf. Taleb) : certains business profitent des turbulences. C’est le cas des opérateurs boursiers. J’ai en portefeuille les moins chers des pays développés : le Japan Exchange et le Singapore Exchange. Une belle diversification géographique sur un métier de niche à fortes marges. La récurrence et la solidité d’un business m’attient aussi. C’est le cas de nombreuses entreprises logistiques. Par exemple, l’entreprise japonaise Maruzen Showa (9068) à la fois logisticien multimodal et concessionnaire d’un port. Sur un pays industriel comme le Japon, exportateur par nature, cette entreprise n’a que faire du déclin démographique sur son territoire national ou de la faible croissance du PIB. De manière générale, j’aime bien avoir en fonds de portefeuille des logisticiens : c’est très capitalistique (donc pas sexy), le marché est atomisé (donc petit à petit les gros mangeront les petits pour des raisons de marges faibles et donc recherche d’économies d’échelle), il y a une grosse récurrence, et potentiellement il existe souvent des actifs cachés dans la valeur des entrepôts, les relations clients existent parfois depuis des dizaines d’années et ces entreprises bénéficient souvent d’une présence sur une zone géographique où elles sont incontournables (= marché captif difficile à pénétrer pour les concurrents). 
    On peut citer comme autre exemple d’actions antifragiles l’ancienne valeur de la Pirogue d’Okavongo Labrador Iron Ore Royalty (Labrador dans la suite). Son modèle d’affaire est unique en bourse avec une redevance (« royalties« ) sur une mine de fer canadienne (IOC) qui a encore une durée de vie estimée à 40 ans et dont elle détient aussi 15% du capital. Labrador perçoit donc des royalties sur la totalité de la production de fer + 15% des dividendes versés par IOC. Labrador ne peut pas générer de pertes et elle peut bénéficier d’une appréciation des cours du fer – comme ce fut le cas cers derniers mois – ainsi que d’une vente de la compagnie minière IOC dont Rio Tinto est le principal actionnaire. Pris isolément c’est risqué, mais des dizaines de lignes de ce genre et le portefeuille est paré à toutes les éventualités ! 
    Ça fait un fond de portefeuille qui rapporte peu mais m’apporte de la sérénité. Cette poche représente environ 15% de mon portefeuille. 
  1. L’Exposition aux cygnes noirs positifs. Cela englobe : les actions minières, toutes les daubasses en général, l’énergie, … Pour les investisseurs qui connaissent les options, cette facette de ma stratégie d’investissement peut s’interpréter comme des CALLs où tu ne paies pas pour la valeur « temps ». C’est le cas par exemple de l’action Plastivaloire qui permet de s’exposer au secteur auto avec un gros levier sur les résultats et in fine sur le cours de bourse si l’entreprise familiale arrive à sortir du moins bon actuel : retour en haut de cycle, endettement élevé (grosse acquisition américaine qui pèse encore dans les comptes : la digestion est lourde), pénurie de puces, bonne gestion de la succession, … J’essaie d’avoir un maximum de lignes avec ce genre de situations. Enfin, généralement avec une meilleure structure financière que Plastivaloire. 
    Sur les matières premières, et plus particulièrement les minières sur métaux industriels – que je nomme ainsi pour différencier des métaux précieux comme l’or et l’argent qui sont plus sensibles à la spéculation et moins sensible à la demande d’un large panel d’industries -, j’aime l’inélasticité qu’il peut exister entre la production (l’offre) et la demande. Quand tu as une demande croissante sur le cuivre, l’offre ne peut pas augmenter immédiatement et indéfiniment. Le point de bascule intervient quand la demande dépasse l’offre à un instant t et que la demande continue à augmenter. Pour augmenter l’offre, il faut prospecter, créer une mine, … cela prend près de dix ans. 
    L’offre est donc inélastique à la demande en cas de forte demande sauf cas possible de substitution. Si on prend l’exemple du cuivre, dont le coût du métal est souvent mineur dans les produits finis, les industriels sont prêts à payer chèrement leur matière première pour ne pas être bloqués eux-mêmes dans leur production. Quand cette – rare – situation arrive, le cours de la matière première, ici le cuivre, peut s’envoler pour une période plus ou moins longue, soutenue et parfois amplifiée par la spéculation de certains acteurs du marché. 

Si tu as le bon cheval : une entreprise minière bien capitalisée, avec des mines à longue durée de vie, des coûts modérés et dans une bonne juridiction géographique (pour moi le top c’est le Canada, l’Australie et les USA), l’embellie des cours de la matière première produite, c’est le jackpot. Le minerai produit est fongible, il est à de rares exceptions près peu différenciant. Ce qui veut dire que la minière le vend généralement au prix du marché. Et si les cours de la matière première sont élevés, les charges étant généralement fixes, l’effet de levier sur les résultats est maximal. C’est ce qu’on vit actuellement sur l’étain et le rhodium. Dit autrement, l’évolution du cours du sous-jacent exploité par une entreprise minière peut engendrer soudainement une démultiplication du cours de la minière cotée en raison d’une demande qui peut parfois largement dépasser l’offre.

Il faut avoir en tête que ce genre d’investissement n’est pas évident. D’abord trouver la bonne entreprise avec une trésorerie abondante. Ensuite que celle-ci soit cotée sur un marché réglementé et si possible avec un siège social dans les meilleures juridictions. Evidemment, il est plus intéressant de trouver des pures players d’une matière première. Une minière spécialisée sur un seul métal (sous-jacent) permettra de mieux s’exposer à ce sous-jacent. L’idéal est de cibler une matière première au cours déprimé sur laquelle les industriels ont sous-investi depuis de nombreuses années. Si tu achètes des actions d’un exploitant de plusieurs matières premières, tu ne pourras pas bénéficier de cet effet d’inélasticité (ou plutôt l’effet sera dilué avec les autres métaux qui, eux, n’ont pas décollé). Enfin, et c’est le plus important, il faut avoir conscience que ce choc de demande largement supérieur à l’offre peut avoir lieu le mois prochain, comme dans cinq ans… ou dans bien plus longtemps, voire jamais dans le pire des cas. Je ne maîtrise pas cet aspect. D’où ma diversification sur plusieurs matières premières : zinc, chrome, cuivre, platinoïdes, zircon, titane, étain, fer, manganèse, vanadium, … 
Okavongo a actuellement dans sa pirogue – l’équivalent d’un portefeuille pour nous – 12 actions permettant de s’exposer aux matières premières en respectant des critères stricts pour éviter les écueils du secteur, comme les augmentations de capital à répétitions fortement dilutives. Ce sont d’excellentes idées réservées aux abonnées. Elles permettent de diversifier son portefeuille avec des matières premières ou pour les habitués du secteur de compléter leurs portefeuilles avec des actions qu’on ne trouve nulle part ailleurs. 

J’ai aussi une partie de mon portefeuille consacrée aux situations spéciales. Genre holdings décotés en somme des parties avec création de valeur mais exposés à une problématique qui empêche la réduction de la décote (comme par exemple un dirigeant indéboulonnable qui ne veut pas vendre…). Les potentiels sont moins élevés dans cette catégorie mais l’atout de cette poche d’actions est qu’elle est peu volatile et créatrice de valeur pour l’investisseur patient. En plus cela apporte une autre corde à mon arc d’investisseur actif en recherche permanente d’anomalies de valorisation. Tu as beaucoup d’actions de cette catégorie en France et en Europe. 

Ta gestion semble riche mais compliquée. Que suggèrerais-tu à un investisseur qui souhaiterait s’inspirer de ton approche ? 

En effet, je suis sur un peu tout à la fois. J’adore découvrir de nouveaux business (même si ce n’est pas forcément pour investir), comprendre comment est créée la valeur, … Il est important de préciser que je fais ça toute la journée depuis des années. Ce qui paraît donc complexe et chronophage pour certains est en fait mon travail quotidien. Au fil des ans et de nouvelles expériences, d’essais plus ou moins fructueux, j’ai ajouté de nouvelles stratégies. Aujourd’hui j’en ai pas mal… Demain j’en supprimerais certainement quelques-unes au profit de nouvelles, selon ce que le marché propose ou de ce que je trouve. Je suis pragmatique et me remets en question quand je fais face à trop d’échecs sur certaines de mes stratégies d’investissement. C’est un métier très stimulant car j’apprends énormément de choses. 

Tu as raison d’appuyer sur l’aspect “complexe” de ma gestion : mon portefeuille est trop spécifique et lié à mon expérience, ma personnalité, mon aversion au risque, mes biais, … pour être répliqué ou un modèle pour quelqu’un d’autre. Je ne détiens aucune martingale. Et même si je surperforme le marché de plusieurs points par an en moyenne sur les 10 dernières années, je suis loin d’être au niveau d’un Warren Buffett : sur la performance comme sur la longévité. Le fait que je sois en accord avec chacun de mes investissements me suffit. Chacun doit faire son cheminement, ses propres expériences, essais, erreurs et se créer sa propre méthode en accord avec son « soi » profond. 

La chance de l’investissement boursier, c’est que la bourse n’est pas un jeu à somme nulle : à long terme, la performance historique annualisée avant impôt est d’environ 8%. Il y a de la place pour tout le monde et pour toutes sortes de stratégies (le marché est très profond avec plusieurs dizaines de milliers d’actions différentes). Même en étant mauvais, en jouant au singe balançant des fléchettes pour sélectionner ses actions, sur longue période, on doit approcher les 8% par an. Il faut donc être humble et reconnaître que dès le début les jeux sont pipés à notre avantage. Par contre, si tu investis en bourse depuis plus de 10 ans et que tu réalises moins de 8% de performance brute par an, il y a un sérieux problème… Il vaut mieux s’orienter vers l’investissement passif ETF. 

Pour répondre concrètement à ta question, je ne suggérerai à personne de s’inspirer totalement de mon approche atypique. De nouveau, j’insiste, à chacun de créer sa ou ses stratégies, son style d’investissement, de se prendre des gamelles, de tomber et de remonter à cheval. Bref, il faut plonger dans le grand bain même si ça fait peur. On doit faire des erreurs, apprendre, … accumuler de l’expérience. 

Le lecteur intéressé peut quand même venir piocher dans mes idées. Pas de problèmes. A ses risques et périls ! Comme de nombreux abonnés, je partage mon portefeuille sur le forum, ici : Portefeuille de Franck des daubasses. En plus d’un reporting trimestriel, j’ajoute de temps à autre des idées d’investissement qui sortent des sentiers battus. 

Quelles sont les lectures qui t’ont le plus influencé et celles que tu recommandes ? 

James Montier m’a familiarisé avec les biais comportementaux. C’est un des premiers professionnels de la finance à avoir travaillé autant sur le pire ennemi de l’investisseur : lui-même. Son livre Behavioural Investing (en anglais, non traduit) est une perle. 

La biographie officielle de Buffett L’effet boule de neige et l’ouvrage de référence de son mentor (Benjamin Graham, le père des net-nets) L’investisseur Intelligent sont à lire. Et bien sûr : Investir dans la valeur de Bruce Greenwald. Vous allez comprendre pourquoi il faut investir dans la valeur ! 

Également, on ne peut pas passer à côté de Nassim Taleb (je recommande 2 livres : Le Cygne Noir et Antifragile), et Daniel Kahneman (avec son incontournable Système 1 / Système 2 : Les deux vitesses de la pensée) pour s’approprier les concepts d’événements imprévisibles à forts impacts, et comment en profiter. Ces lectures abordent aussi les aspects émotionnels liés à l’investissement en bourse et aident à rester le plus rationnel possible lors de ses prises de décisions d’investissement. 

Tous ces ouvrages, je les ai lus plusieurs fois. Et je les relis régulièrement (entièrement ou en partie) afin d’avoir toujours les fondamentaux en tête. 

J’ai également beaucoup d’admiration pour les entrepreneurs milliardaires Jeff Bezos, Bill Gates et plus modestement et plus près de chez nous Xavier Niel. Partis de rien, ils ont bâti des empires en changeant nos habitudes. 
Je lis donc beaucoup de biographies et autobiographies d’investisseurs et d’entrepreneurs partis de zéro et qui ont le don de créer de belles histoires en l’espace d’une seule génération. Quelques exemples : Rockefeller sur la construction de son incroyable monopole (John D. Rockefeller : La naissance d’une multinationale), Phil Knight avec sa passion pour la course l’emmenant à la création de Nike (L’art de la victoire), … 

N’oublions pas les français. Marc Simoncini le fondateur de Meetic (Une vie choisie), Hugues Le Bret qui relate la création de la carte bancaire sans compte Nickel (No bank), le témoignage du créateur d’un géant de la technologie américaine Jean-Baptiste Rudelle (On m’avait dit que c’était impossible : Le manifeste du fondateur de Criteo), … 

Côté films, je recommande chaudement Le stratège (Snowball dans sa version originale) avec Brad Pitt. Ce film relate une histoire vraie où comment prendre des décisions rationnelles en se basant sur des chiffres et des faits et non des impressions et des sentiments. Un tsunami dans l’univers du baseball d’alors. Je le regarde régulièrement, il me permet garder toujours en tête qu’il faut éviter l’intuition, la concentration, la prise de décision hâtive, … Plus orienté business, Le fondateur relate l’histoire de Ray Kroc à l’origine de la multinationale du fast food connue de tous. Excellente prestation de Michael Keaton au passage. Si on devait retenir qu’un élément du film : “McDonald’s, c’est de l’immobilier !”. 

Tu veux dire quelques mots sur les Daubasses ?  

Pas évident de synthétiser 13 ans d’histoires en quelques lignes… Tous les ans, les daubasses offrent des dizaines de pistes d’investissement qui sortent des sentiers battus. Les abonnés prennent ce qui les intéresse en fonction de leurs envies : uniquement des entreprises françaises ou européennes éligibles au PEA parmi les Pépites PEA, des daubasses pur jus pour compléter leur portefeuille de big caps ou bien un peu d’actions liées aux matières premières grâce au magnifique travail d’Okavongo. Il y en a pour tous les goûts. Par exemple, nos récentes de réussites représentatives de notre travail éclectique sont Graines Voltz, la PME alsacienne qui cartonne et (+336% en trois ans et six mois) et Dillard’s aux US, une entreprise familiale bien gérée active dans le commerce de détails, propriétaire d’un immense parc immobilier (+153% en deux ans et huit mois).

L’offre des daubasses, que je considère unique aujourd’hui, repose sur deux valeurs fondamentales :

  • L’indépendance dans les analyses, la réflexion et les recherches de pistes d’investissement. On ne subit aucune influence ou pression de qui que ce soit ; 
  • La pédagogie : à travers les plus de 1 000 articles du blog, les centaines de commentaires, les milliers de réponses par mail et aujourd’hui via le forum (lien), on essaie – pour nous en premiers ! – de faire progresser les connaissances boursières des investisseurs particuliers. 

Les daubasses, c’est aujourd’hui aussi une communauté francophone de passionnés de la bourse, où le ton est toujours à la bonne humeur. Personne ne se prend au sérieux même si le fond est sérieux. On parle de finance quand-même ! Je profite d’ailleurs de ce passage pour féliciter et remercier les membres qui ont fait et continuent de faire grandir le forum lancé il y a maintenant presque deux ans : toutes les idées inédites, les anecdotes, les précisions parfois techniques sur certains métiers, les comptes-rendus d’assemblées générales comme les partages des portefeuilles font progresser toute la communauté. Avec une mention spéciale pour Okavango et sa pirogue, prolixe membre qui anime le sujet (d)étonnant du secteur des matières premières. Cet esprit communautaire – dans le bon sens du terme – participe grandement au succès de chaque membre en tant qu’investisseur. Avec le forum et la participation à forte valeur ajoutée de nombreux membres, on a clairement passé un cap. 

Plusieurs grandes maisons de gestion françaises font partie de nos fidèles abonnés – depuis parfois le début de notre aventure – comme par exemple Amiral Gestion (cf. Notre entretien sur le Japon avec Julien Faure). Tu es aussi un fidèle abonné depuis le début de l’aventure. Tu peux témoigner de la bonne ambiance globale mais du sérieux sur le fond ? 

Boris : Oui, je suis abonné depuis 2010 il me semble. J’ai rapidement été impressionné tant par l’énorme travail de pédagogie autour de la méthodologie que sur la constance avec laquelle elle est appliquée, quelles que soient les conditions de marché. La force des convictions et les résultats obtenus sont un véritable pilier psychologique, notamment en période de doute. Mais il y a tellement à dire sur les Daubasses qu’il est difficile de résumer en quelques lignes. Ce que je peux dire c’est que même si on n’épouse pas l’investissement selon Benjamin Graham, on trouve toujours des concepts fouillés ou des pistes originales. Et le forum traite d’autres sujets ou approches que les Daubasses. C’est très riche, de grande qualité, et en effet très décontracté. Je ne pense pas me tromper en disant que c’est la meilleure offre sur le marché francophone à un tarif si modique. 

L’interview arrive à sa fin. Tu veux ajouter un mot en particulier ? 

Je voulais terminer sur un message de prudence. Désolé de casser l’ambiance mais c’est important pour moi. Quelques lignes sur les crypto-monnaies et le Bitcoin.  

Il s’agit du plus long et la plus grande pyramide de Ponzi de toute l’histoire financière de par son ampleur géographique (international) et de par la taille de population concernée). C’est à la fois fascinant, effrayant et aussi révélateur de la dimension de la bulle actuelle : les cryptomonnaies ne font même pas la promesse d’un rendement anormalement élevé puisqu’elles ne distribuent zéro rendement, rien. La pyramide du bitcoin est différente. Elle repose sur l’unique espoir de revente avec plus-value. On touche ici à la cupidité des individus et à leur manque de connaissances en matière d’investissement (+ effet mode). Les investisseurs particuliers comme professionnels prennent des risques démesurés avec leurs achats à tours de bras. Assumés ou pas. J’espère que tous ceux qui en font ou en ont fait la promotion sur les réseaux sociaux comme dans les médias traditionnels (TV, radio et journaux) finiront en prison.  

Ce produit uniquement spéculatif n’a aucune utilité pratique et encore moins sociale (allô ESG ?) sauf si vous êtes un producteur de cartes graphiques utilisées pour le minage (comme Nvidia ou AMD) ou bien un hacker russe et que vous voulez réclamer une rançon sans vous faire rattraper par la patrouille. J’ai un ami qui a travaillé dans le service financier d’une très grosse boite française cotée. Une belle pépite. Elle a dû payer plusieurs millions d’euros en Bitcoins à un hacker russe qui avait piraté ses serveurs.  

Le Bitcoin ou l’Ethereum, des monnaies ? Non. Ces purs produits spéculatifs n’ont aucune valeur fondamentale. Les cryptomonnaies ne servent à rien. Laissons Taleb en parler : 

« J’en ai acheté … non pas pour réaliser une plus-value, mais pour avoir une alternative à la monnaie fiduciaire émise par les banques centrales : une monnaie sans gouvernement’, a déclaré Taleb. ‘J’ai réalisé que ce n’était pas une monnaie sans gouvernement. C’était juste de la pure spéculation. C’est comme un jeu… Je veux dire, vous pouvez créer un autre jeu et l’appeler une monnaie si vous voulez. »

Source : ‘Le bitcoin est une pyramide de Ponzi’, estime un statisticien de renommée mondiale | Business AM  

Pire que l’or, car elles n’ont aucune utilité industrielle ou commerciale (bijoux dans le cas de l’or). Et je ne dis pas ça parce que je n’en ai pas acheté et que je ne réalise pas +2000% en 3 ans… Quand certains vont commencer à vendre et qu’on va approcher du 0, ça va pleurer dans les chaumières. 

Il faut avoir conscience que même si cet outil de spéculation fait la une des médias et que tout le monde fait en ce moment de l’argent avec ces “actifs”, ça ne signifie pas que le risque est faible. Chapeau à ceux qui ont réussi à surfer sur ce Ponzi en sortant dans les temps avec des performances extraordinaires !

Le mot de la fin …

Boris : Merci beaucoup Franck pour cette (très) longue interview dans laquelle tu nous dévoiles une stratégie complexe, mais excitante et enrichissante. J’espère que les lecteurs qui sont allés jusqu’au bout sauront s’inspirer de tous ces éléments pour peaufiner ou enrichir leur approche. Tu en croiseras peut-être bientôt sur le forum des Daubasses !

Franck : Merci pour ton accueil Boris et de m’avoir laissé l’espace d’approfondir quelques sujets. On a réussi à la faire cette interview ! Si des lecteurs ne sont pas assommés et ont encore des questions, qu’ils n’hésitent pas dans les commentaires.

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